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Ourania ou la certitude du rêve

 

Ourania est une contrée imaginaire d’astres et de sphères dans laquelle le petit Daniel se réfugie en rêve pendant la guerre. C’est également le ton liminaire du roman polyphonique de Le Clézio. Une fuite onirique lorsque la réalité quotidienne devient insupportable. Mais une question se pose : qu’est-ce qui est rêve et qu’est-ce qui est réalité ? Qu’est-ce qui est fuite et qu’est-ce qui est proximité d’avec le monde ? Dès la première page, Le Clézio souligne que l’illusoire n’est pas nécessairement ce qui est contraire au bon sens, et que la réalité tangible peut constituer un simple jeu d’apparences : « J’ai reçu la conviction que la réalité est un secret, et que c’est en rêvant qu’on est près du monde. » Le ton est donné. Le monde comme mystère, une somme de possibilités infinies. Déchiffrer la réalité dans l’éclair de l’intuition vient de manière naturelle à un enfant, ensuite cette capacité est partiellement oubliée, puis en grande partie détruite. 

Quand, bien des années plus tard, le géographe Daniel Sillitoe part au Mexique pour faire des recherches sur les terres fertiles de la vallée Tepalcatepec, il rencontre une communauté qui lui rappelle Ourania. Penché vers la terre, ce corps vivant, beau et fécond, il découvre simultanément le ciel, « notre véritable patrie ». C’est là que, entre la terre et le ciel, entre la Mère mythique et le Père mythique, s’étend cette contrée rêvée, Ourania-Campos. Ce n’est pas le fruit du hasard si le rêve de Daniel se réalise au Mexique, un pays encore habité par des peuples magiques et ô combien proches des débuts (Campos est situé non loin du volcan le plus récent, Paricutín). En décrivant cet endroit, Le Clézio reste fidèle à sa propre tradition, ses œuvres successives constituant en effet une recherche opiniâtre de la contrée des rêves. Il l’avait découverte au milieu des sociétés africaines traditionnelles, sur une île isolée de l’océan Indien, parmi les nomades du désert, et voici que maintenant il la trouvait dans Campos.

C’est l’érudit Don Thomas qui établit un parallèle entre Campos et l’utopie. Cette comparaison lui semble évidente. Le Mexique, dit-il, est « un pays rêvé pour les utopies. C’est hors du temps, c’est un peu nulle part. » Campos, communauté dirigée par « un illuminé », lui paraît s’inscrire dans cette tradition. Pour les habitants moins érudits vivant dans la Vallée toute proche, Campos est une société de hippies, éventuellement une secte, dans laquelle règnent liberté de mœurs et dépravation, où on se drogue et où ledit illuminé est un gourou dangereux, qui a fait main basse sur les esprits et les portefeuilles de ses ouailles.

Présenter la société de Jadi comme une secte relève de la manipulation politique. N’est-ce pas une erreur, toutefois, de la réduire à de l’utopie ? Le Clézio ne nous induit-il pas en erreur en proposant des associations trop simplistes ?

L’utopie est une construction purement cérébrale. Elle découle du préconçu du Siècle des Lumières selon lequel il est possible de bâtir une société idéale en se fondant sur des règles rationnelles. Elle reflète l’arrogance d’hommes qui souhaitent façonner le monde sur leurs idées. En tant que produit de l’esprit qui se laisse emporter par le désir de justice et de bonheur, mais qui fait l’impasse sur le manque de moyens pour sa réalisation, l’utopie devient une création dangereuse et irréaliste. En prenant corps, elle ne peut que se détruire car elle cesse de symboliser la perfection. Si l’on regarde de plus près la communauté de Campos et les règlements qui la gouvernent, on remarque qu’ils n’ont rien de commun avec une vision chimérique. Cette communauté a été créée par des Indiens, plus précisément par des métis élevés par des Indiens, des gens qui connaissaient parfaitement deux mondes et deux traditions : le monde indigène et le monde occidental. Ces hommes tentent de reconstruire consciemment dans de nouvelles conditions un modèle social qui a été élaboré au fil du temps et qui, pendant des siècles, a parfaitement tenu la route. Les règlements de Campos qui sont cités à la fin du livre, de même que les réflexions de Raphaël, renvoient à l’organisation et aux traditions des sociétés indiennes.

À Campos, il n’existe pas de famille au sens strict du terme ; les habitants constituent ce qui ressemble à une famille élargie, au sein de laquelle l’éducation des enfants incombe à tout un chacun. L’enseignement ne se déroule pas dans une école (pour Raphaël, l’école et l’internat sont des instruments d’oppression), il n’a rien de commun non plus avec l’assimilation irréfléchie de choses inutiles. Il vise, selon les termes de Raphaël, à la vérité. Claude Lévi-Strauss a remarqué que les Européens qui ont découvert les sociétés traditionnelles étaient incapables d’apprécier la richesse de leurs langues et de leurs cultures car il leur manquait de solides connaissances dans le domaine de la botanique, de l’astronomie, de la philosophie. À Campos, la sexualité est relativement libre mais elle est avant tout traitée sur un mode joyeux, dénuée de toute notion de péché, de chute et de tous les complexes qui en découlent. On n’y trouve pas le concept de travail alimentaire, donc pas de répartition entre le travail et les fêtes. Les gens effectuent des tâches qui ne leur sont pas imposées, qu’ils choisissent librement et qui sont nécessaires. C’est pourquoi, en travaillant dans les champs, Raphaël avait pu se sentir libre pour la première fois de sa vie.

L’un des principes les plus fondamentaux qui régissent la vie de Campos, c’est l’absence de religion. Cette notion n’existait pas dans la cosmogonie des Indiens. De même, leur était étranger le concept de Créateur. Jadi explique que la seule vérité est la vérité de la matière, et celle-ci est à mettre sur le même plan que l’esprit. Avec sa conscience, l’être humain ne constitue qu’une infime partie de l’intelligence de l’univers, ni plus mauvaise ni meilleure que d’autres. Il n’est pas séparé du monde, il ne le domine pas, il est lié de manière immanente à toutes ses formes existantes. Au cours de la fête « Regarder le ciel », une union spirituelle se crée entre l’homme et le cosmos. Les habitants de Campos connaissent parfaitement le ciel, les étoiles, les phases des planètes, les lunaisons. Tout comme les connaissaient les anciens Mayas, les Aztèques, les nomades de l’Amérique du Nord et du Sud. De même que les peuplades de l’Océanie et de l’Afrique. Il n’en reste pas moins que ce savoir est traité avec une certaine distance. Très souvent, explique Jadi, il s’avère que ce que nous prenons pour du savoir n’est pas conforme à la vérité. Plus importante que le savoir est l’appréhension intuitive, la découverte instinctive du monde. René Guénon dirait que là se trouve la sagesse des peuples traditionnels. Ce n’est pas un hasard si, parlant des astres, Jadi se réfère si souvent aux Arabes. C’est pourquoi aussi, lorsque les réfugiés de Campos se retrouvèrent dans le Yucatan, Raphaël se dit que la tour à partir de laquelle les anciens Mayas observaient le ciel « rappelle Campos ». Difficile de ne pas penser que, au pied des temples mayas, ces hommes trouvèrent la place qui leur convenait. Ils ne visitent pas cette terre, ils l’habitent. Entre eux et les constructions des Mayas règne comme une espèce de connivence ; les arrivants de Campos les traitent exactement comme les traitèrent ceux qui les bâtirent. En comparaison, les hordes de touristes qui se ruent sur les pyramides ont l’air grotesque. Ils rappellent les barbares qui, prenant d’assaut les temples, ne sont capables d’y voir que des tas de pierres.

Il n’est pas fortuit que Le Clézio ait situé Campos dans le voisinage du volcan Paricutín. De même que quarante ans auparavant la terre s’était entrouverte, déversant de la lave dans les champs et donnant naissance à un volcan, une fracture dans la modernité cristallisa une société dont beaucoup pensèrent qu’elle s’était éteinte à jamais. Comme si le temps avait décrit une boucle et était revenu à son point de départ, pour se renouveler. Cette éruption de l’ancienne tradition se produisit dans la Vallée, où régnaient des droits et des coutumes complètement différents.

La Vallée vit de sa propre vie. Même le dimanche, femmes et enfants travaillent dans les plantations de fraises et d’avocats. Et nul ne sait si les enfants, dont le jus des fraises ronge les ongles et dont le soleil brûle les langues, ont un sort plus enviable que ceux qui mendient ou fouillent dans les déchets fumants d’une montagne de détritus. Le long des canaux et des rails de chemin de fer, vivent dans des taudis les Parachutistes dont la pauvreté est exploitée par des hommes de loi corrompus. À la périphérie des villes s’étend une Zone interdite, où les souteneurs locaux vendent aux notables du coin les charmes des jeunes Indiennes des villages avoisinants. Enrichis sur le commerce des pois chiches, les paysans affichent leur pouvoir en déambulant en ville avec leurs gros SUV, tandis que les descendants des propriétaires terriens se font construire des maisons en forme de châteaux et des piscines en forme de fraises. Il n’est pas jusqu’aux anthropologues qui n’affichent leur puissance, eux qui ont découvert dans la science le moyen d’asseoir leur domination, et qui ont mis cette science au service du pouvoir.

Dans cet univers de profit et d’exploitation, de malhonnêteté et de malversations, il n’y a pas de place pour les faibles, les sensibles et les infirmes. Les rêveurs sont condamnés à l’échec. Il n’en reste pas moins que, dans la Vallée, bon nombre de gens tentent de la réformer. Depuis les insurgés cristeros jusqu’à Hector, le révolutionnaire grotesque, les révoltes se succèdent, qui remplacent un ordre injuste par un autre ordre injuste. L’humaniste Don Thomas lui non plus n’a pas été en mesure de réaliser son rêve. L’institution scientifique qu’il a créée ne peut survivre dans un monde où les cerveaux sont exploités au même titre que la terre et où la pensée véritablement libre constitue une menace. De même, la communauté de Campos n’a pas survécu. Non pas qu’elle s’est disloquée de l’intérieur mais parce qu’elle a été expulsée de la Vallée. Daniel ressentait souvent la menace qui pesait sur Campos. C’est que, dans le même temps, Campos lui-même était considéré comme une menace. Car il niait les principes que ni le révolutionnaire Hector, ni l’humaniste Don Thomas n’auraient jamais eu l’idée de saper. Non seulement cette communauté rejetait la conception arrogante de l’homme créé à l’image de Dieu, non seulement elle prenait ses distances avec la conception d’un Dieu à qui on accordait des attributs humains, mais elle rejetait surtout et avant tout ce dieu unique et véritable que la société occidentale ne cesse d’adorer : l’argent. Il n’était donc guère surprenant que les habitants de Campos, qui vivaient de manière « insouciante » et qui se contentaient du strict minimum, fussent considérés par les habitants de la Vallée comme de simples hippies irresponsables. Même Dahlia n’avait pas confiance en eux.

En juxtaposant la Vallée et Campos, Le Clézio bouscule les schémas avec lesquels nous ne cessons d’appréhender le monde. Il nous présente un Campos « utopique » de manière extraordinairement réaliste, avec toute une palette d’éléments et de détails concrets, alors que la Vallée offre les traits d’un tableau onirique, semblable à un songe cauchemardesque, une vision de fou. La ville rugit telle une énorme créature bestiale, les voitures qui y déambulent la prennent à la gorge comme un serpent de métal, les usines de fraises hérissées de tours sont semblables à des châteaux tirés de contes de fées, même la Zone semble irréelle, elle est comme vue dans un miroir déformant. En comparaison avec cette Vallée d’apocalypse (celle du Jugement dernier ?), Campos constitue non seulement une bouffée d’air frais mais un refuge soudain dans la réalité, un retour aux choses élémentaires et aux valeurs fondamentales.

Où est donc la vérité, et où le rêve ? Où est le jeu des apparences, où la réalité ? Vers quelle vérité tend une société tiraillée entre les révolutions, les théories et les systèmes, une société embourbée dans les crises et l’artificiel, qui a rompu avec le monde et s’est retrouvée dans une situation d’intoxication interne ? Pourquoi faudrait-il qualifier d’utopiques des communautés qui, concevant le monde et l’être humain d’une autre manière, se sont préservées du vide matériel et spirituel, ont pris conscience de leurs propres limites, ont appris à vivre près de la terre et du ciel, à se satisfaire d’un strict minimum et à placer contemplation et réflexion au-dessus de la vitesse ? En présentant la Vallée et Campos, Le Clézio se moque des notions bien établies, il restitue aux choses leur véritable dimension et leur authentique appellation. Il nous montre également combien nous tombons facilement dans le piège de nos propres préjugés. Les sociétés indiennes ne sont pas une simple vue de l’esprit. Et si dans leur grande majorité elles ont cessé d’exister, c’est parce qu’elles ont été détruites au nom de ce qui, dans la Vallée, a pris des allures de cauchemar par ceux qui ont créé ce cauchemar de toutes pièces. Le plus tragique, c’est que, tout comme autrefois, nous ne connaissons pas ces peuples aujourd’hui non plus, nous ne les comprenons pas, nous n’avons pas conscience de ce qui a été vraiment détruit. Définir Campos comme une « utopie » et une « vision naïve » relève d’un paradoxe amer. Et c’est ce paradoxe, de concert avec notre cécité, que Le Clézio met à nu.

Ourania est sans aucun doute l’une des œuvres les plus finies et les plus pesées de l’auteur. Elle offre l’exemple d’un conte philosophique écrit non pas en longueur, mais en profondeur. Claude Lévi-Strauss a énoncé que l’Occident a créé l’ethnologie à partir du moment précis où il a commencé à détruire avec fureur l’objet des recherches ethnologiques. Dans Ourania, Le Clézio nous fait prendre conscience que l’Occident s’est mis à créer des utopies au moment où il a détruit les communautés qui formaient les bases de l’utopie. Les peuples indiens ont pu survivre uniquement comme objet de nos recherches ou de nos rêves.

Bien que la communauté de Campos ait été dispersée, le livre se termine sur une lueur d’espoir. Elle est contenue dans « la certitude que le pays d’Ourania a vraiment existé », que le monde qui conduit à la prolifération des Vallées n’est pas le seul possible. Parlant des Indiens qui vivent ici, Daniel les définit comme « indestructibles ». Lili est immortelle, Juan Uacus éternel, les expulsés de Campos ne peuvent être réduits à néant. Forts de leur détermination et de leur confiance en eux, ils ont pu survivre aux conquêtes, à la christianisation, à la colonisation, en gardant intacts leur philosophie et leur mode de pensée, tout en adaptant leurs traditions, ainsi que leur langue, aux nouvelles conditions. Ces cultures ont survécu dans la clandestinité, attendant patiemment le jour où elles pourraient refaire surface. C’est la possibilité de se référer à leur pensée et de suivre leur exemple qui stimule l’espoir de Le Clézio.

Zofia Kozimor

J.M.G. Le Clézio, Ourania, Gallimard, Paris 2006

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©Zofia Kozimor

 

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